extrait d’un article publié dans La Croix mercredi 24/09/2008
Quand on considère, de France, ou plus généralement d’Europe, les élections américaines, on ne peut manquer d’être surpris par l’archaïsme des questions débattues. (…)
…on aborde surtout ces problèmes qui feraient trembler la citoyenne ou le citoyen d’Europe de l’Ouest s’ils étaient seulement mentionnés chez eux. Le fait d’avoir une couverture santé, y compris pour ses enfants – et par couverture santé, on entend aux États-Unis ce qui nous semblerait le minimum, c’est-à-dire échapper aux maladies que l’on peut soigner sans trop de difficulté. Le fait de recevoir une éducation publique aux standards d’un pays développé. Le fait de pouvoir accéder à ces universités aux frais d’inscription démentiels. Le fait de terminer ou de continuer une guerre en Irak dont personne, pas même Barack Obama, n’oserait dire qu’elle est perdue. Le fait, tout simplement, comme John McCain l’a dit dans son discours à la convention républicaine de « se battre pour mettre de la nourriture sur la table ».
Ces questions sont à l’image d’une société où, finalement, peu de problèmes fondamentaux ont été résolus : se soigner, s’éduquer – voire, avec un peu d’exagération, se nourrir -, vivre en paix dans le monde, demeurent des questions angoissantes pour les Américains.
Une partie de cette situation tient à ce que la bataille d’idées n’existe que marginalement dans les campagnes électorales aux États-Unis et cela laisse peu de marge à l’innovation. Cela ne signifie pas, comme on le croit souvent en France, que les idées n’aient pas d’importance. Quand il s’agit de religion ou de patriotisme, par exemple, les Américains sont les pires idéologues du monde. (…)
La réticence à l’égard des idées en politique tient à ce vœu que leur impact sur la vie quotidienne soit visible. C’est pourquoi elles doivent être délivrées dans un langage accessible et au sein de situations bien identifiées par l’électeur ou l’électrice. On comprend alors que tous les candidats, toutes les candidates aient à se plier au rite de « raconter leur histoire », ce qu’ils font en général avec beaucoup de complaisance. (…) Chaque candidat, chaque candidate est une icône qui fixe les idées et l’attention. Alors qu’en France nous aimons les grandes phrases du type « politique de civilisation », les Américains ne prêtent attention à ce type de slogans que s’il est transmis dans un message médiatique incarné dans la personne du candidat ou de la candidate. Quand, en France, on aime les grandes phrases, même pour les petites idées, aux États-Unis, on préfère les petites phrases même pour les grandes idées.
Cette sorte de raccourcissement du débat électoral est largement due à la situation d’un pays qui est à la fois collectivement le plus riche du monde, mais qui, pour l’individu, demeure un monde en friche. Les problèmes du quotidien font partie du lot de chacun, de chacune, et l’on se méfie du « grand gouvernement » qui voudrait s’en mêler. C’est donc à l’individu de les résoudre.
L’archaïsme américain vient de cette confiance toute démocratique dans l’individu et son expression. Rien n’est vraiment acquis, tout est toujours à refaire. Aux temps d’optimisme, cette tâche est exaltante. Mais quand frappent la maladie, le chômage, ou la guerre, citoyennes et citoyens sont mis à rude épreuve.
LETERRE Thierry